Dans la falaise, retrouver l’essentiel

Dans la falaise, retrouver l’essentiel

Au Site de la Madeleine, en Dordogne, Marc, un citadin retrouve le silence, le geste juste et le goût des choses simples.

Récit d’une visite du village troglodytique de la Madeleine, sur un méandre de la Vézère, en Périgord Noir.


Je suis parti un jeudi, sans avoir vraiment décidé de partir. Mon téléphone vibrait encore dans ma poche quand j’ai quitté la capitale. Il y avait des notifications, des messages en retard, une nuée entière de collègue, de partenaires, de clients, de potes, qui exigeait de moi une réponse immédiate. J’ai pris l’A20, la plus belle ligne droite pour aller me perdre dans la diagonale du vide.
À la hauteur de Limoges, j’ai éteint l’écran. J’ai quitté l’autoroute pour prendre le temps de suivre des petites routes. Vous connaissez la fameuse D704 ?
Juste avant Périgueux, je me suis arrêté sur un chemin de terre, il y avait une ferme et des vaches qui me regardaient l’air étonné. Je me suis posé et je crois que j’ai respiré pour la première fois depuis des mois.

La Dordogne ne m’a pas accueilli avec fracas. Elle s’est ouverte lentement, par ses routes sinueuses, ses chênes roux sous la brume automnale, ses noyeraies et ses villages de pierre dorée. J’ai pris une autre route qui m’a amené dans un petit village, Rouffignac. Il paraît qu’il a été entièrement rebâti après avoir été détruit pendant la guerre de 39-45. Là-bas, j’ai humé un petit marché local de producteurs. Arrêt obligé vers le stand de saucisson et d’ail (j’adore ça !) et bien sûr quelques légumes du pays. C’est drôle comme ici, les gens ont le sourire naturellement et prennent le temps de se parler.
Puis la vallée de la Vézère est apparue, jusqu’à ce méandre où la rivière hésite, se replie sur elle-même, comme si elle avait elle aussi renoncé à se hâter.

C’est là, au creux de la boucle, que se dresse la falaise de la Madeleine.

Une muraille de calcaire hors du temps

Je me suis arrêté à l’accueil du site, après avoir monté une longue côté étroite. Au bas de cette route, j’ai vu des gens qui remplissaient des bouteilles et des bidons d’une eau claire qui sortait de la roche. Vision d’un autre monde. – Mais pourquoi cherchez-vous l’eau ici ? – C’est la Source du Boulou, elle est connue ici ! Il y a des gens qui viennent de Périgueux et de Sarlat pour ramener de cette eau pour leur famille ou pour arroser leur potager. Ils viennent parfois avec des tonnes à eau, regardez comme elle est abondante ! Elle est si fraîche et si bonne, prenez-en un peu ! Vous avez l’air tout pâle, ça va vous faire du bien !
Arrivé au parking dans cette forêt, j’aperçois au loin la rivière qui fait une boucle. Comme une vue du paradis ! La forêt, les ruines d’un château et au loin cette rivière qui revient vers vous.

Vue du méandre de la vézère depuis la chapelle troglodytique de la Madeleine
Paysage de la vézère depuis la chapelle du site troglodytique de la Madeleine

A l’accueil, une jeune femme adorable m’a accueilli. Elle avait dû comprendre implicitement que j’étais venu me perdre en Dordogne. On a échangé quelques mots, elle a commencé à me raconter pourquoi des hommes et des femmes étaient venus s’installer ici il y a quelques 20 000 ans. – Je vous laisse découvrir le reste, prenez votre temps ! Je suis descendu peu à peu dans cette falaise. La brume entourait encore le méandre, mais le soleil perçait déjà. Devant moi, une paroi de calcaire clair s’élevait, des longues lignes noires et grises faites d’eau ruisselantes depuis des millions d’années et de lichen, creusée d’abris et de cavités. Accrochées à elle, des maisons de pierre blonde semblaient s’être épanouies là, comme des fruits sur une branche.

Il était tôt. Je n’ai croisé presque personne, seulement un geai qui protestait dans les arbres, et le bruit de l’eau, au loin, très bas.

J’ai commencé à descendre. Chaque marche me rendait un peu de ce que la ville m’avait pris : le souffle d’abord, puis l’attention. Mon regard, habitué aux écrans, retrouvait la profondeur des choses. Il se posait sur une fissure, sur le grain de la roche, sur la façon dont la lumière glissait le long du calcaire.

Ceux qui ont su travailler la pierre

On dit que cette falaise a donné son nom à toute une époque de la préhistoire, le Magdalénien. Des hommes sont venus s’abriter ici bien avant nous, sous ces mêmes surplombs, face à cette même rivière. Plus tard, d’autres ont creusé, aménagé, bâti : un village médiéval s’est niché dans la roche, avec sa chapelle, ses habitations, ses recoins pensés pour durer. Ils étaient venus ici pour se protéger lit-on dans le livret de visite qu’on m’a prêté. Autre temps où la sécurité n’était pas acquise et où il fallait trouver des refuges. Les choses ont-elles vraiment changé?

Je me suis arrêté devant un mur taillé à même la falaise, et j’ai posé la main dessus. La pierre était déjà chauffée par le soleil, légèrement rugueuse. Quelqu’un ici, il y a des centaines d’années, l’avait travaillée avec ses outils, sa patience, son corps, quelqu’un qui n’avait aucun plan fait sur un quelconque logiciel.

Ces hommes n’avaient pas le temps pour l’inutile. Ils savaient lire la pierre comme on lit un visage. La falaise les protégeait du froid, de la pluie, de l’ennemi. Elle leur offrait la fraîcheur en été et un abri contre l’hiver. Ils n’ont pas dominé la nature : ils ont composé avec elle. Chaque creux avait sa fonction, chaque mur sa raison d’être. C’est remarquable d’intelligence et d’adaptation me suis-je dit à maintes reprises.

Ce qu’il nous reste…

Je me suis assis sur un banc de bois, face à la vallée, et une question m’est venue, simple et brutale : de tout ce que je possède, de tout ce qui occupe mes journées, qu’est-ce qui est vraiment nécessaire ?

Ici, la réponse tenait en peu de choses : un toit, un feu, de l’eau, de quoi manger, une famille à qui parler, des enfants à élever et des moments de partage à bavarder, à chanter, à se raconter des histoires. On fait ça depuis que le monde est monde. Le reste, toutes ces urgences qui m’avaient semblée si important la veille, tout cela perdait son poids, comme une brume que le soleil dissipe.

J’ai compris que ces hommes n’étaient pas des pauvres. Ils étaient des riches d’essentiel. Ils avaient gardé ce que nous avons laissé s’engloutir sous le superflu : le sens du geste, de la durée et surtout de l’entraide. Parce qu’ils n’avaient pas le choix.

La Dordogne, une terre-ressource

Je ne sais pas combien d’heures j’ai passé dans ce lieu. J’étais comme ébloui, comme dans un autre monde et à a la fois très conscient. Dans l’après-midi, je suis descendu vers le village de Tursac. Une femme m’a salué sans me connaître. Elle avait un panier pleins de champignons. Elle m’a parlé de la saison des cèpes, de l’humidité qu’il fallait, du coin qu’elle gardait pour elle, avec un sourire qui disait tout. Il n’y avait dans sa voix aucune intention ou pression. Seulement le plaisir de parler à quelqu’un.

C’est cela, je crois, que la Dordogne offre à ceux qui la traversent : une simplicité qui n’a rien de naïf. Le sourire de la boulangère, les saisons qui rythment les conversations, le temps qu’on prend pour dire bonjour.

Je me suis surpris à désirer ce que je ne savais plus nommer : une lenteur choisie.

Dans un monde qui nous veut connectés en permanence, des lieux comme celui-ci deviennent des ressources vitales, essentielles, au même titre qu’une source ou une forêt. On y vient comme on va puiser de l’eau : pour se recharger, pour redevenir soi.

Le feu, les cèpes, un livre et un chien

Ce soir-là, j’ai loué une petite maison de pierre, sur les hauteurs de Tursac. La propriétaire, une « ancienne parisienne » venue en Dordogne dès la retraite, l’avait aménagé avec son compagnon et restauré pierre par pierre. Elle m’a laissé du bois ! Incroyable, j’ai le droit de faire un feu ? – Mais oui, on se chauffe encore au bois ici ! Venez dans le cantou avec moi, je vais vous montrer. Vous avez déjà allumé un feu vous même ? Je n’osais répondre.
Dans la cheminée, de belles bûches de chêne se sont mise à ronfler doucement. J’était émerveillé ! C’est con, hein ? Je sais.
Je n’avais rien prévu, ni programme ni liste : seulement un livre qui traînait dans mon sac depuis des mois, et mon chien, qui s’est couché à mes pieds avec un soupir de bonheur.

Le lendemain, à l’aube, nous sommes partis dans les bois. Il y avait de la rosée, une odeur de mousse et de terre, une lumière d’octobre qui filtrait entre les châtaigniers. Mon chien reniflait chaque racine comme s’il lisait une page. Et là, sous une feuille brune, un cèpe, massif, parfait, presque insolent. – Ahah, j’ai trouvé le mien ! Quel plaisir de ramasser gratuitement ce qu’on peut acheter à 30 € le kg dans un marché parisien !

Je me suis agenouillé. Je l’ai cueilli avec une précaution. Je crois que j’ai ri, tout seul, au milieu des arbres, de cette joie d’enfant qui ne coûte rien et qui vaut tout.

Le soir, le feu, la poêle, l’odeur de l’ail et du persil. Puis mon bouquin, lu jusqu’à la dernière page, le chien contre ma jambe, la nuit immense derrière ces grands murs épais de pierre. Je n’avais pas ouvert un seul écran depuis deux jours, et je ne me suis jamais senti aussi accompagné.

Le déclic

Je suis retourné une dernière fois sur la falaise de la Madeleine avant de repartir. Presque personne encore, rien que le vent, la pierre et le murmure de la Vézère. Je suis resté longtemps debout, face à la présente réconfortante de la vallée.

Quelque chose s’est alors produit, que je ne saurais décrire autrement que comme un déclic : une évidence tranquille, sans éclat. Je n’avais pas besoin d’une vie plus pleine. J’avais besoin d’une vie plus juste.

Les hommes et femmes de la Madeleine avaient trouvé cela il y a des siècles : tenir ensemble le peu qui compte. Je n’ai pas décidé de tout quitter. J’ai simplement décidé de ne plus subir. De garder du silence dans mes journées, de la terre sous mes bottes, du feu dans mes soirées.

En reprenant la route, j’ai laissé la longue falaise dans le rétroviseur jusqu’à ce qu’elle disparaisse. Elle n’avait rien dit. Elle m’avait tout appris.

Le Site de la Madeleine, village troglodytique du Périgord Noir, accueille les visiteurs sur son méandre de la Vézère, dans la vallée classée au patrimoine mondial de l’UNESCO. Vous pourrez y retrouver ce que le bruit du monde nous fait oublier.

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